La principale qualité d’un rédacteur web est l’humilité

Ernest Hemingway

Hier j’étais invité à parler de mon expérience dans un cours de rédaction web à l’Université de Montréal. Une question m’a particulièrement accroché : Monsieur, croyez-vous que le style rédaction web appauvrit la langue en privilégiant des structures de phrases simples et des mots simples?

(Note to myself: la prochaine fois, je leur ferai remarquer que le vouvoiement établit une distance que l’interlocuteur ne désire pas toujours.)

J’ai répondu non, évidemment. J’ai répondu que la principale qualité d’un rédacteur est l’humilité.

Et que les rédacteurs sont payés pour aider leurs clients (ou patrons) à atteindre leurs objectifs d’affaires.

J’ai répondu que J. K. Rowling a révolutionné la littérature pour enfants avec Harry Potter en écrivant de très longues histoires, mais que ces histoires ne semblent pas longues aux enfants parce que, justement, ses structures de phrases sont simples et ses mots concrets. Ces textes sont assez efficaces qu’ils ont aussi séduit des millions d’adultes. On pourrait dire la même chose de Fred Vargas ou de Marc Levy.

Trop commerciaux, ces auteurs? Peut-être. Mais avant de snober leur style, je mets au défi quiconque d’être lu… et aimé par 1% de leur lectorat.

Et si l’argument ne suffit pas, prenons Ernest Hemingway. On ne reprochera pas à l’auteur d’Un vieil homme et la mer, prix Pulitzer et prix Nobel, d’appauvrir la langue. Voici ce que Wikipedia dit de son style :

Il supprime de son écriture tous les mots inutiles, simplifiant la structure de la phrase et se concentrant sur les objets et les actions concrètes. (…) Sur l’écriture, son personnage fétiche, Nick Adams, déclare vouloir « écrire comme Cézanne peint », c’est-à-dire en supprimant tous les « trucs » qu’affectionnent les autres écrivains.

Nous avons (presque) tous appris à écrire à la petite école, et le métier de rédacteur est l’un des rares qui s’y enseigne. Mais, avouons-le, l’écriture nous sert parfois à nous élever au-dessus de nos semblables. Souvent ce que des rédacteurs écrivent entre les lignes ressemble à « vous savez tous écrire, mais je vais vous prouver par mon style que je suis plus instruit que vous« . Si ce n’était pas de cette quête de l’ego, pourquoi dirait-on qu’un niveau de langage plus élevé est meilleur?

La réalité, c’est qu’un niveau de langage plus élevé est rarement meilleur.

Le rédacteur web, s’il veut devenir un professionnel compétent, doit se libérer des enjeux de son égo et avoir l’humilité de s’oublier pour mieux aider ses clients à atteindre ses objectifs d’affaires.

Si le sujet vous intéresse, je vous recommande cet article : Freelancers: it’s not about you.

Merci à André-Claude Potvin pour l’invitation à parler dans son cours.

Etienne Denis

Etienne Denis

Président-directeur général de 90 degrés, conférencier et pionnier de la rédaction Web au Québec, Étienne est constamment à l'affût des dernières avancées en matière de stratégie de contenu. Fier mais humble, il ne répugne jamais à saluer les bons coups de ses concurrents et collaborateurs.




Discussion

  • Marc-Olivier le 8 juin 2010

    Tu as visé juste. Très bon texte Étienne!

  • André-Claude Potvin le 8 juin 2010

    Merci Étienne de ta généreuse et pertinente prestation d’hier soir. Les étudiants et moi avons beaucoup apprécié. Je pense qu’il faut comprendre aussi que la rédaction Web est une rédaction technique et non une forme de littérature!

  • Dorianne Deshaies le 8 juin 2010

    L’humilité, c’est vrai dans beaucoup de professions. Je pense aux ingénieurs, aux architectes… C’est une des plus grandes qualités en fait. Sa force est de dissoudre toute trace d’orgueil chez l’interlocuteur. Essayez de vous battre contre quelqu’un qui est humble. On n’a aucune prise.

    @André-Claude
    Je ne décrirais pas la rédaction web comme étant purement « technique ». Vu la nature du média, le potentiel d’interactivité sur une page et l’impatience des internautes à se faire rassasier en quelques secondes, on fait surtout face à un défi de pertinence. Il faut livrer du bon contenu tout de suite, en quantité suffisante (pas trop juste assez) et piquer la curiosité du lecteur pour qu’il poursuive sa conversion. On tente subtilement de l’amener où on veut. Pour ce faire, on doit d’abord et avant tout, comprendre réellement son état d’esprit (il cherche une info ou est probablement mûr pour l’achat ?).

    Les aspects techniques, du référencement surtout, c’est juste pour mettre des bâtons dans les roues et nous forcer parfois à répéter des mots qui, autrement, n’auraient pas été lus deux fois :)

  • Etienne Denis le 9 juin 2010

    @ Dorianne Merci pour le commentaire. Je suis sûr que André-Claude a utilisé le mot « technique » en opposition à « littéraire ». Après son cours, nous avions discuté de la différence entre les deux. Si j’écris une création littéraire, j’ai toutes les libertés possible. La rédaction web est « technique » en ce sens qu’on se fout de la liberté du rédacteur, l’important est que son texte obtienne le résultat voulu. Et je suis certain que tu es d’accord! :-)

  • Dorianne Deshaies le 9 juin 2010

    Je suis assez d’accord :)
    Une nuance toutefois… Demandez à deux rédacteurs d’écrire un texte pour une page d’accueil d’un site corporatif. Le résultat sera évidemment différent. Le texte le plus proche de la personnalité de l’entreprise et/ou celui qui inspire le plus confiance (ou celui qui a le mieux fonctionné sur un texte A/B) sera choisi . Le rédacteur qui a écrit ce texte a réussi quelque chose, il a créé quelque chose. Pour moi, la rédaction technique s’appliquerait à un manuel d’utilisation par exemple. En rédaction web, la plupart du temps, on tente d’inciter à quelque chose, de convaincre, de rendre attrayante, de donner envie, etc. Dans cette zone, la touche rédactionnelle, que je ne qualifierais pas de littéraire, vient donner l’élan et la couleur au texte.

  • André-Claude Potvin le 9 juin 2010

    @ Dorianne : tout à fait d’accord avec la nuance, que j’apporte d’ailleurs dans mon cours: la rédaction Web est un art autant qu’une science, celui de transmettre de l’humanité et une personnalité à travers une interface. Une affaire de voix, de ton, de style… et de respect du lecteur. La rédaction Web doit réussir à établir une connivence, une intimité avec le lecteur qui simule un dialogue – le texte Web, dans toutes ses composantes, doit «parler» au lecteur-utilisateur, «répondre» à ses questions, le rassurer, lui confirmer qu’il est au bon endroit, et le persuader d’y poursuivre son chemin et lui offrant toutes les options pertinentes. Idéalement, ce lecteur anonyme se «convertira» volontairement en prospect identifié, par les actions qu’il décidera de faire dans le site Web: entrer en contact avec les gens derrière le site, télécharger un PDF, s’abonner à l’infolettre, remplir un formulaire, réagir au blogue, acheter un produit…

  • Tom Albrighton le 9 juin 2010

    Merci beaucoup pour recommander mon article içi. Moi, je crois que les écrivains et les rédacteurs commerciaux doivent se considérer comme des fonctionnaires, pas des artistes.

  • Dorianne Deshaies le 9 juin 2010

    @ André-Claude
    Bien dit !

    @Tom Albrighton
    Des artistes ? Non.
    Des fonctionnaires ? Non plus.

    Des créatifs.

    Même si, comme dans chaque métier, il y a des gens qui n’adoptent pas toujours un sens de l’éthique irréprochable, la rédaction commerciale a comme objectif de rendre hommage au produit et le faire valoir honnêtement, sous son plus beau jour.

  • Blog SEO - Vince le 16 juin 2010

    Le bloggueur est-il un rédacteur ? Si oui, que dire de son ego ? :)

  • MagicYoyo le 17 juin 2010

    Mouais. Vous auriez peut-être du leur expliquer la différence entre complexe et compliqué.

    Des phrases simples, c’est en effet juste une question de qualité de rédaction.
    En revanche, des mots simples… euh… pour moi c’est complètement dépendant de la nature du texte et de son sujet.

    On n’écris pas toujours des textes de vulgarisation. Les mots ont un sens. Parfois il faut supposer que le lectorat ne connait pas les nuances entre 2 mots proches… parfois c’est l’inverse.

  • Etienne Denis le 17 juin 2010

    @MagicYoyo Le niveau de langage doit bien sûr être adapté au public visé.
    Sauf exception, selon mon expérience on a toujours intérêt à utiliser les mots le plus simples possibles tant qu’on ne réduit pas l’information transmise et qu’on respecte le ton et le style voulus.

    Si je peux citer un exemple que Pierre Sormany avait lancé dans un cours de journalisme il y a quelques années, on peut écrire « il y a consensus social quant à l’implantation d’un centre hospitalier », on peut aussi écrire « les gens veulent un hôpital ».

    Dans ces deux phrases, l’information est la même, mais la deuxième est plus facile à lire et sera comprise par beaucoup plus de gens.

    La première est meilleure seulement si elle correspond au niveau de langage voulu… et que ce niveau de langage est nécessaire pour avoir une communication efficace. Par exemple, si on s’adresse à des hauts fonctionnaires qui gèrent les hôpitaux, ils vont préférer la première phrase. Il faudra alors prévilégier les mots les plus simples de leur niveau de langage.

  • Benoit Laporte le 25 juin 2010

    Étienne,

    j’ai toujours cru que la rédaction web était importante, même aux premiers balbutiements du web. Dans un étalage de magazines, qu’est-ce qui nous pousse à choisir une publication spécifique et à la feuilleter? Sa réputation mais surtout la qualité du contenu de la page frontispice.

    Effectivement la rédaction web est un art. Simple, bref, clair avec un zeste d’humour. De l’humour intelligent j’entends. Apple, Google et beaucoup d’autres grands du web utilisent l’humour avec intelligence. WordPress et d’autres CMS en saupoudre ici et là dans leurs interfaces.

    Ajouter un peu d’esprit dans ses textes, sans verser dans le calembour, séduira vos lecteurs.

    Un excellent texte (mais un peu long) de WEB COPY BLOG parle en détails de ce sujet HUMOUR IN ADVERTISING http://webcopyblog.com/humour-in-advertising/

    A smile is a meeting of minds. Now, that’s truly interactive advertising. A smile means your audience is literally and physically responding to the message (and by association, the advertiser behind it), and engaging with it in a positive way.

    Mais la rédaction de textes vendeurs avec un peu d’esprit est complexe. Surtout si votre client n’en a aucun.

  • Christian Aubry le 1 septembre 2010

    Bon billet auquel je souscris — et qui vaut aussi pour l’écriture Web Vidéo. Ceci dit, on peut simplifier afin d’extraire la substantifique moëlle sans commettre d’erreur de syntaxe amenant de fâcheux contresens, comme celui-ci, patron ;)

    « Le rédacteur web, s’il veut devenir un professionnel compétent, doit se libérer des enjeux de son égo et avoir l’humilité de s’oublier pour mieux aider ses clients à atteindre ses objectifs d’affaires. »

    En ce qui me concerne, je cherche à atteindre en priorité les objectifs d’affaires de mes clients. La réalisation des miens n’en est que la conséquence directe ;)

    Ami Tannant,

    C.A.

  • Rémy Costard le 10 septembre 2010

    J’aime ce billet !

    L’humilité me semble aussi importante que l’égo. Ils s’équilibrent. On n’oserait rien sans égo et tout sans humilité. « Modération » est le mot que je cherchais en lisant l’article !

    Les objectifs d’un client sont un périmètre à l’intérieur duquel on peut agir le plus efficacement possible. Je ne produis pas, ou peu, lorsque je ne me définis pas de périmètre d’action. Trop de liberté peut étouffer autant qu’un projet trop contraignant.
    Il y a donc des degrés, que les objectifs du client nous imposent. Et nous devons parfois aider nos clients à définir précisément ces objectifs.

    @tom : les contraintes marketing et commerciales ne me paraissent pas exclure l’art. Elle en ont d’ailleurs déjà produit : le Pop-Art en particulier. Des artistes ont déjà créé, sur commande et sous ces contraintes, des oeuvres qui ont connu une large notoriété par la suite.




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